Press: Invocations                                

16/12/2016

Le «Sacre» des Labèque

Le «Sacre» des Labèque


Cette semaine, une spéciale sœurs Labèque, avec une interview à l’occasion de la parution de leur nouveau disque, Invocations.
L’interview : Katia et Marielle Labèque

 
C’est à l’agitation provoquée autour d’elles qu’on reconnaît les stars. Des gens marchent vite, apportent des fleurs, une certaine nervosité s’empare d’un bout de couloir soudain saturé de monde, cela téléphone beaucoup. On voit des têtes connues qui passent et saluent, prêtent allégeance ou signifient leur amitié : ici des chefs, des solistes. Une jeune fille apporte une bouilloire, la porte de la loge s’ouvre et on entend des éclats de rire. Il y a des problèmes de timing, nous ne verrons pas les Labèque tout de suite, le rendez-vous est décalé. Alors nous restons plantés à regarder la porte de la loge. Au journal, nous avons écouté leur dernier album, un duo (forcément) Stravinsky-Debussy, avec un Sacre du printemps en béton et Six Epigraphes antiques comme réveillés d’une nuit séculaire par ce qu’ils viennent d’entendre et s’étirent, alanguis, autour des deux pianos des deux Labèque.
Katia, l’aînée, et Marielle Labèque sont quasi indissociables même si elles ne sont pas toujours assises sur le même banc. Visionner des photos d’elles, comme on en trouve par exemple un jeu dans l’excellent ouvrage biographique et d’entretien que Renaud Machart vient de leur consacrer chez Buchet-Chastel, interroge sur la symétrie : elles sont toujours deux, deux femmes, dans deux parties de l’image, souvent avec deux autres personnes et lorsqu’une seule d’entre elles est photographiée pointe un sentiment d’incomplétude. Ensemble, s’appuyant l’une sur l’autre, elles ont tout traversé, le grand répertoire comme les territoires du contemporain : Messiaen qui les «lance» au début des années 70, Berio qui les adoube, puis toutes les générations des Américains, de Philip Glass à Bryce Dessner. Et lorsque la porte de la loge s’ouvre sur leur sourire éclatant et leurs pommettes renouvelées, à jamais contemporaines, on reconnaît aussi à cette union étonnante d’un apprêt extrême et de manières sans façon qu’elles sont stars.
Les deux sœurs bayonnaises, qui vivent depuis dix ans à Rome, nous accueillent donc avec chaleur et nous posent sur un canapé en tissu rouge. Elles sont heureuses de voir leurs amis se presser au concert donné ce soir-là au studio 104 de la Maison de la radio et qui sera diffusé le lendemain, pour la journée qui leur sera consacrée à l’antenne. «Bertrand Chamayou est là ! Il y a deux jours il était à Singapour», sourit Katia. «Je ne pensais pas que Barbara Hannigan allait venir, vous vous rendez compte : Barbara Hannigan !! Elle était à Berlin hier», explique Marielle qui va l’accompagner au piano. «Bryce Dessner sera là aussi. Il jouera une pièce pour guitare avec bande electro», reprend Katia, qui semble aimer avoir le dernier mot. Dans quelques minutes elles iront répéter. D’ici là, elles ont répondu à nos questions.
Le concert de la semaine : encore les Labèque

Katia et Marielle Labèque dans leurs œuvres, en concert à Dortmund fin 2015 et accompagnées par le trio Kalakan, des percussionnistes basques auxquels les deux sœurs ont entre autres présenté Madonna, avec laquelle ils ont joué pendant une tournée en 2012.

L’interview : toujours les Labèque

Vous avez déjà sorti un disque Stravinsky-Debussy il y a quelques années. Vous aimez particulièrement cette association ?

Katia Labèque : Non, ça s’est fait comme ça. Nous voulions surtout jouer le Sacre du printemps. Quoi mettre ensuite ? Comme nous avions déjà enregistré le Concerto pour piano et les Cinq Pièces faciles, nous avons pensé à Claude Debussy. Sa musique va bien avec celle de Stravinsky. Ce sont des œuvres païennes dans les deux cas. Cruelles, violentes. Mais les Epigraphes ont une projection inverse au Sacre. Il faut se pencher pour les lire. Et puis Stravinsky et Debussy s’adressent à un temps révolu. Sur des textes érotiques, qui plus est, pour Debussy. Ce n’est pas quelque chose de chrétien. (Photo DR : Katia)
Marielle Labèque : C’est aussi une idée de contraste. Qu’a-t-on envie d’écouter après le Sacre ? Sincèrement, moi, rien. Mais ces Epigraphes en sont l’inverse, et commencent de manière identiques.
K.L. : J’aime aussi les écrits de croisés entre ces deux compositeurs. «Il baise la main des femmes en leur marchant sur les pieds», écrivait Debussy de Stravinsky. Il était triste à la première quand la présentation du Sacre a provoqué un scandale. Et quand il a été redonné quelques mois plus tard et que tout était rentré dans l’ordre, il était encore plus triste. (Elle rit)

Vous êtes souvent affublées du qualificatif de rock et baroque. Il vous convient ?

M.L. : Ça nous est égal. La vie est ailleurs.
K.L. : Le rock, c’est important. Dessner, par exemple, est un musicien de rock, mais il sort d’une école de composition à Yale. Il a un pied dans chaque monde. Même avant d’être attirée par le jazz, moi j’ai été happée par l’énergie du rock, intense avec peu de moyens, souvent deux accords. Je suis fan de Led Zep, je peux écouter Radiohead en boucle…
M.L. : Moi, personnellement, je suis plus baroque. J’écoute beaucoup ce que fait le chef et flûtiste Giovanni Antonini avec l’ensemble Il Giardino Armonico. Il est lancé dans l’intégrale des symphonies de Haydn, c’est extraordinaire.

Vous avez beaucoup enregistré de piano à quatre mains. Vous parlez d’intimité des mains, qui se frôlent, se touchent. Pensez-vous que certaines pièces sont davantage composées pour cette proximité que pour leur caractère musical ?

K.L. : Oui, le quatre mains est une façon de se rencontrer. Les mots sont traîtres. C’est un phénomène de salon. Mais les partitions à quatre mains sont difficiles à projeter dans de grandes salles, c’est pourquoi nous les jouons souvent avec deux pianos. Très peu d’œuvres sont finalement jouées à quatre mains. Ce qui permet d’être plus confortable, d’avoir des textures différentes notamment grâce à la double utilisation des pédales. Mais quand nous préparons les programmes des récitals, nous conservons toujours la Fantaisie en fa mineur de Schubert, qui a composé beaucoup de pièces pour quatre mains.
M.L. : Oui, et je dirais même que c’est un luxe de jouer dans de petites salles. J’ai un souvenir très fort d’un concert avec le chef Reinhardt Goebel. Nous avions joué un programme Bach dans le salon d’un château. Les spectateurs étaient assis en cercle et nous étions au centre du cercle. Il devait y avoir 150 personnes. J’en garde un souvenir inoubliable. C’était comme au temps des salons.
K.L. : Oui, le lieu change tout. Ici c’était dans les conditions d’époque. Ce concert, on s’en souviendra toute notre vie. C’était encore plus intime que de jouer un quatre mains, c’était une nouvelle façon de dialoguer.

Les chambristes expliquent qu’ils communiquent par le regard, la respiration, voire la télépathie. Comment travaillez-vous ?

M.L. : On travaille surtout énormément.
K.L. : On ne se fait pas beaucoup de signes. On respire ensemble. On communique par télépathie, certainement.
M.L. : D’autant que nous n’arrêtons pas de défricher de nouveaux répertoires.
K.L. : Oui, pour les anciens répertoires, nous nous sentons plus libres qu’au moment où nous les avons découverts; l’expérience joue, tout comme la rencontre de nouveaux musiciens. En revanche, pour les nouvelles œuvres… Il y a toujours cette peur de ne pas être ensemble, de ne pas jouer ensemble. En même temps, il est très important de pouvoir phraser et de prendre des risques. A cet égard nous ne sommes pas toujours très satisfaites de nos précédents enregistrements.
M.L. : Heureusement qu’on évolue. Et puis des musiciens comme Bryce Dessner ou Thom Yorke nous amènent aussi dans leur monde.
K.L. : La découverte de nouveaux répertoires est primordiale. Nous n’avons pas la même littérature que pour un piano solo, il faut sans cesse chercher. Et puis, chez moi à Rome j’aime bien allumer des bougies le soir, mais je suis contente d’avoir l’électricité et de faire partie de mon époque. Nous allons aussi avancer plus profondément dans notre concept de Minimalist Dream House, nos disques sur le répertoire contemporain.

C’était important pour vous, d’avoir monté votre label, KML Recordings ?

K.L. : Oui, c’était fondamental. Le label nous aide énormément. Nous aimons produire mais notre métier n’est pas la distribution. Et c’est un honneur que Deutsche Grammophon ait repris notre back catalogue. [le coffret Sisters, qui vient d’être publié, ndlr].
M.L. : Maintenant nous avons le confort d’un studio qui est à nous, cela n’a pas de prix. Nous pouvons faire des essais sans nous dire que nous n’avons que trois jours par exemple. C’est moins stressant. Je suis très angoissée en enregistrement. J’ai la terreur du type qui débarque et dit : «Il faut finir à midi.» Alors qu’on ne peut rien prévoir. On peut enregistrer trois mouvements en une heure et un autre en deux jours. Dans notre studio, l’environnement est idéal : ce sont nos pianos, nous avons le temps de nous réécouter, de nous perfectionner. Finalement on gagne un temps fou.

Alors que vous n’éprouvez pas de stress en concert ?

K.L. : Un concert c’est différent, on sait qu’il y a des accidents, et puis il se passe toujours tellement de choses autour d’un concert. Alors oui, quand nous avons joué au château de Schönbrunn, à Vienne, nous étions stressées : il y avait 100 000 spectateurs dans les jardins, 85 télés… On nous explique que 1,5 milliard de personnes vont voir le récital… Les organisateurs amènent tout, même l’électricité, avec des groupes électrogènes, et nous, on est dans une caravane plus petite que cette loge…
M.L. : … Sans même des pianos pour jouer, on ne savait pas sur quoi on allait faire le concert. Je regrettais les récitals quand nous étions enfants à Bayonne, ou ceux dans le château en cercle avec 150 personnes. Heureusement ensuite qu’on n’y pense plus…
K.L. : Non sur scène, on oublie tout. Le public a tellement l’apparence d’une marée humaine, qu’on se demande même si les spectateurs entendent quelque chose. Mais c’est bien aussi de savoir que le classique peut générer ce genre de rassemblement.

Vous avez interprété le grand répertoire pianistique, mais vous êtes aussi passé par tous les courants contemporains. Que retenez-vous de ces différentes expériences ?

K.L. : Les personnalités des compositeurs. Je revois Luciano Berio qui apprenait à Marielle à cuisiner le poisson au sel, il y en avait partout dans la cuisine, et ensuite parlait de musique de chambre. On ne se rendait pas compte à l’époque de ces caractères géniaux…
M.L. : Oui, ou Philip Glass, un homme tellement chaleureux. Nous l’avons joué avant de le rencontrer. Et il a composé pour nous après avoir entendu nos interprétations de ses œuvres sur CD. Nous avons créé son Double Concerto pour piano en 2015 à Los Angeles. Il nous a raconté comment il a commencé. Il était plombier.
K.L. : Ou Miles Davis, que j’ai connu quand j’étais mariée avec John MacLaughlin et à qui j’ai fait découvrir Berio. Il ne connaissait pas. Il a entendu en concert la Sinfonia, il est allé le voir subjugué. Il lui demandait quels étaient ces accords de dingues. Tous ces gens font partie de notre vie. Nous avons eu la chance d’avoir une vie très dense…
M.L. : … Tellement de chance…
K.L. : … qu’on ne l’échangerait pour rien au monde, malgré les difficultés.

Vous avez connu des difficultés ?

K.L. : Les années de conservatoire étaient difficiles. L’enseignement était dur. Nous étions de jeunes provinciales débarquant à Paris. Nos parents n’avaient pas énormément de moyens. Nous habitions en banlieue et devions faire une heure et demie de trajet quotidien pour aller en cours, nous avions 13 ans et demi et onze ans et demi. C’était pas facile. Ensuite quand nous en sommes sortis à 16 et 18 ans on ne croulait pas sous les concerts. Mais nous jouions Messiaen, c’était cool.
«Invocations, Stravinsky-Debussy» (Deutsche Grammophon)
«Sisters - Schubert, Mozart, Ravel, Gershwin, Srtravinsky, Debussy, Satie…», coffret 6CD et 1 DVD (Deutsche Grammophon)
Pour les mieux connaître : «Katia et Marielle Labèque, une vie à quatre mains» de Renaud Machart, Buchet-Chastel, 240 pp., 19 euros.


Guillaume Tion